Nos Vies de Cons de A à Z – Pascal Fioretto

Dehors il neige, et vous n’avez qu’une envie : rester au chaud en attendant le printemps qui est pour bientôt. Mais que faire durant cette longue attente ? Rire un peu.Ou beaucoup si on lit tout d’un coup. En général je préfère me limiter à quelques pages de façon à trouver un plaisir renouvelé à chaque ouverture.

Pascal Fioretto vit avec son temps et ça l’énerve. Du coup, il nous livre un Abécédaire de cette époque qui est aussi la nôtre. Afin d’appâter le chaland, je lui ai recopié sans vergogne ni lui demander son avis deux définitions. L’une purement personnelle et l’autre très généraliste.

Bonne lecture d’un auteur pasticheur que j’apprécie souvent.

Le diariste maudit

Volontiers fumeur de pipe ( il a écrit de très rimbaldiennes charges contre les lois Evin hygiénistes et pour le droit imprescriptible de choisir son cancer), vêtu de peu (mais toujours dans un esprit célinien de médecin des pauvres), encenseur des braves et des petites gens du pays réel (sauf s’ils sont sociaux-démocrates, juif homos…), pourfendeur de la littérature du politiquement correct (à laquelle il consacre des milliers de pages), le diariste maudit sait se faire assez détester des « médias pourris » pour avoir droit à quelques émissions auxquelles il sert de caution. Son rêve le plus secret est d’entrer dans la liste noire de ceux qui ne seront jamais invités par Patrick Cohen. Libre-penseur debout (quand tout le monde est à genoux), veilleur dans la nuit de la pensée (sa parano le rend insomniaque), grand amateur de complots et de lobbys (il y en a au moins un par tome de son journal), le diariste essaie d’exister à mort. Réhabilitation de la pédophilie à la grecque, de la femme au foyer, du III eme Reich ou de Staline, supériorité ontologique de l’homme occidental à cheveux courts, nostalgie du passé glorieux et disques vinyles, désir de pureté et d’ordre, droit ne pas faire ses devoirs de mémoire…: aucun lieu commun de la provocation ordinaire n’est trop rance pour ce sniper du prêt-à-penser qui écoute les bruits du monde, tire sur tout ce qui bouge et parle si bien des cons qu’on jurerait qu’il les connaît de l’intérieur

INSTIT
II s’est fait maître

Au fil des réformes trimestrielles de l’Éducation nationale, l’instit s’est successivement appelé « instituteur », « professeur des écoles », puis, plus récemment, « enculé de sa race ». N’ayant jamais trouvé la sortie de l’école, l’instit ne connaît de la vie que les classes surchauffées où flotte une odeur d’enfants propres, décorées de dessins gondolés à la gouache.Il n’a donc qu’une vague idée du monde du dehors qu’il n’entrevoit qu’ à travers, les fenêtres embuées de sa classe trop nombreuse et sait à peine qui est Ariana Grande. C’est d’ailleurs pourquoi la plupart des instits votent encore à gauche et sont rigoureusement incapables d’exécuter un dab Autre signe d’indécrottable ringardise, l’instit s’échine à former les gamins au monde tel qu’il devrait être au lieu de les préparer à la concurrence libre et non faussée qui les attend à l’extérieur et au tournant. Pire pour sauver des élèves turbulents de la délinquance au nom de valeurs qui sentent l’ardoise rance, la craie humide et l’éponge moisie -, il gaspille l’argent public en pâte a modeler.Sa légendaire paresse, qui lui est si souvent reprochée par les rentiers du CAC, ne résiste pourtant pas à une étude objective. Des sociologues ont récemment démontré que l’instit assure à lui tout seul, du haut de son petit bureau en bois, le boulot de 10 flics et de
20 parents divorcés. Sans oublier ses activités annexes d’enseignant, éducateur, animateur, psychologue, entraîneur, assistante sociale, tuteur, infirmière… S’il est vrai qu’il gagne en un mois ce que touche un footballeur en prenant sa douche, l’instit se rattrape avec ses vacances scandaleusement longues qui n’ont rien à envier à celles de nos animateurs télé. Et quand il travaille enfin, le gros de son activité consiste a commander les bouquins de l’École des Loisirs, à recompter ses gommettes et à préparer la prochaine classe nature ( ce qui lui fera une semaine de vacances supplémentaire à la campagne). Dès qu’il en a marre de se faire bastonner par les parents d’élève ou qu’on mette le feu à sa voiture ou à son expo sur les rapaces,l’instit part en dépression carabinée dans une luxueuse maison de repos. À son retour, bourré de verveine, il annonce à son inspecteur d’Académie qu’il se sent de nouveau prêt à enseigner l’écriture et la poésie à des petits cons décérébrés (que n’importe qui de normal aurait envie d’étrangler au bout de dix minutes). C’est la preuve qu’il est loin d’être guéri et qu’il va bientôt repartir plomber les comptes de la Sécu.
Signe particulier: l’instit passe sa vie à chercher une rallonge. Il peut s’agir d’une rallonge électrique, pour Projeter des diapos sur les volcans ou d’une rallonge budgétaire pour permettre à Mourad et Kimberly d’aller à lâ cantine avec leurs camarades. Quand je pense à ce que mes instits ont fait de moi, fils de prolo qui ne Mandait qu’à travailler à la mine, j’ai des renvois de gratitude. C’est dire s’ils ont réussi leur travail de sape intellectuelle.

 

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Moriarty – Kim Newman

Avez vous déjà visité Genève / C’est une ville d’une propreté remarquable. Les caniveaux sont balayés trois fois par jour. Dans les rues, chaque pavé est lustré un à un. Les toilettes publiques sont les plus hygiéniques du monde. Les catins, récurées, sont efficaces et copulent comme la petite automate qui sort de l’horloge-cpoucou. Même les rats ont les moustaches propres. La seule chose sale qu’on y trouve, c’est l’argent.

Ainsi parle Sebastian Moran, homme lige du célèbre professeur Moriarty. Mais si voyons, Moriarty, le Napoléon du crime, l’alter-égal du plus célèbre détective du monde, le grand échalas toujours suivi par son fidèle transcripteur le docteur Watson.

Pour ne rien vous cacher, j’aime beaucoup l’idée d’un monde en miroir de celui de Sherlock Holmes .Imaginez les jumeaux maléfiques de Sherlock Holmes et du docteur Watson, et vous obtiendrez le redoutable duo formé par le professeur James Moriarty, serpent rusé d’une intelligence remarquable, aussi cruel qu’imprévisible, et le colonel Moran, violent et libertin. Ensemble, ils règnent sur Londres en maîtres du crime, défiant police et hors-la-loi. Quelle que soit leur mission, du meurtre au cambriolage de haut vol, Moriarty et Moran accueillent un flot de visiteurs malfaisants, dont une certaine Irène Adler… 

Dès le début, on oscille entre pastiche par une préface indiquant qu’il s’agit d’un manuscrit retrouvé…suivez mon regard, et vision d’un autre bout de la lunette. Il faut avoir une certaine culture , surtout dans le camp des méchants, pour mettre un visage sur les affreux.La bande de méchants de toutes origines (on retrouve pêle-mêle Lupin, La Cagliostrio, Irène Adler, le docteur Mabuse et bien d’autre) présente beaucoup de similitudes avec un panier de crabes enragés, qui non seulement tentent de tirer profit (l’argent est le nerf de la guerre) d’actions toutes réprimées par la loi, mais de plus se tendent des embuscades entre eux.

La présentation reprend le principe de plusieurs nouvelles mises bout à bout. Si l’ensemble se tient, j’avoue que sur les sept nouvelles dont chaque titre est lui aussi un clin d’œil ( un volume en vermillon, la ligue de la planète rouge, le chien des d’Urberville…) toutes ne présentent pas le même intérêt. Ce bon vieux Moran ayant une tendance à s’auto-repeter. En revanche, celles qui sont réussies le sont particulièrement. Il faut d’ailleurs être culotté pour passer allégrement de Doyle à Agatha sans trop s’emmêler les pinceaux. Pour mémoire, si je ne m’abuse, la référence choisie pour Moriarty est double car elle fait appel à la résurrection de Sherlock Holmes pour le nom du personnage ( James étant le frère qui veut venger son aîné disparu dans les chutes) et au Moriarty de toute la première période. Si il y a des puristes, je pense que l’érudition déployée leur plaira.

Pour les ados ayant découvert Sherlock, un peu d’attente quant au vocabulaire ( je ne dirais pas le surnom d’Irène Adler) et aux situations peut laisser un peu de marge même si le monde a changé plus vite que moi.Je dirai 15 ans plutôt que 11 quant à la lecture de ce Moriarty. En fait, le plus gros regret c’est que Sherlock n’y a qu’une place infime, ridicule, pour ne pas dire inexistante. Mais cela n’est que juste réponse à Conan Doyle.

A lire, mais par nouvelles car d’un seul coup on peut éprouver un peu d’ennui ce qui serait injuste à l’égard de l’ensemble.

Une Vie de Gérard en Occident – François Beaune

une-vie-de-gerard-en-occidentC’est peut être ça le bonheur, de pas avoir d’envies d’ailleurs. Tu trouves pas ?

« Ça va Aman ? Je te fatigue pas trop, avec ma vie de Monsieur Tout le Monde ? Tu reprends une bière ? »

À Saint-Jean-des-Oies, une bourgade imaginaire de Vendée, c’est l’heure de l’apéritif chez Gérard Airaudeau. En veine de confidences, le voilà qui retrace son parcours d’ouvrier en milieu rural et d’autres histoires vécues par ses proches, voisins et collègues. Face à lui, Aman, un réfugié érythréen accueilli depuis peu, qui se demande, comme le lecteur, jusqu’où vont le mener ces digressions tragicomiques… et surtout quand vont arriver les autres convives de ce banquet organisé pour permettre à Marianne, la députée locale, de rencontrer enfin des «vrais gens».

Utilisant un procédé cinématographique, l’interlocuteur hors champs, Monsieur tout le monde, comme il s’intitule parfois lui même, nous déroule sa vie. De sa naissance à aujourd’hui. Ses expériences ouvrières, les petits bonheurs du quotidien et les petites peines qui les accompagnent. ça digresse pas mal. On saute d’un point à un autre mais pas du coq à l’âne car il y a un respect de la chronologie. Pas de populisme non plus alors que ce type de récit, proche du comptoir, accompagné de libations, aurait pu si prêter.

De l’humour, de la tendresse quand il parle de sa femme, mais aussi une observation fine de la réalité des petites gens.

Pour l’occasion, Annie et ses frère et sœur devaient porter leurs plus beaux atours, et surtout ne pas bouger. A la fin des transactions, l’armateur leur glissait quelques pièces.Elle s’en souvient encore, elle trouvait ça humiliant.(…) Les petites pièces qui trainent c’est dangereux. Quand on n’en meurt pas, on se les trimbale en mémoire, comme un dû. Nous c’est la peur des petites pièces qui nous fait lever le matin.

Plus la soirée avance, plus le soliloque dure, plus on se demande comment cela va finir. Mais ça je ne le dévoilerai pas.( je n’ai pas dévoilé la fin de la fille du train, je ne vais pas trahir un auteur qui fait nettement mieux comme récit). On est dans l’humain, c’est émouvant.Tout est abordé, le drame des migrants au travers des interpellations à Aman, le chômage, la jeunesse, les aspirations. Finalement c’est un beau portrait d’une France d’aujourd’hui.Une France qui n’est pas seulement un objet de nostalgie idéalisante. Une France dans un vaste monde.

Depuis longtemps, dans le marais, avec leurs belles vaches et leurs belles chèvres promenées en barque, ils font de l’excellent fromage. Avant quand je passais par Maillezais, je ramenais toujours de la tome, et un petit fromage cuit orangé, en forme de cœur, je sais plus le nom, que j’offrais à Annie. Maintenant, tue-l’amour, mondialisation de merde, ils en ont au Leclerc.

Ce que je savais pas, c’est que depuis quelques années, ils ont développé le lait de chèvre à l’export. En boite lyophilisées, vers les pays d’Emilie. Ils ont profité des scandales qui avaient éclaté en Chine sur la qualité du lait en poudre étatique,qui aurait causé la mort de milliers de nouveaux-nés. La nouvelle classe moyenne a plus eu confiance, et elle s’est mise à acheter massivement du lait de marque, made in Occident, pasteurisé à la française, et garanti aux normes.

C’est ça le capitalisme. Même de Maillezais en Vendée tu peux vendre n’importe quoi aux Antilles, grâce à ce jeu de confiance et de peur. Tu inventes une angoisse, et elle s’incarne en mer, dans le ventre d’un container.

Sans doute pour les moins jeunes( j’ai pas dis les plus anciens parce qu’on n’en est pas là non plus tout de même) avons nous tous en tête le sketch de Coluche et son célèbre Gééééraaaard ! Peut être l’auteur l’avait il aussi dans le choix de son héros. C’est un peu cela qu’on ressent en lisant cette vie de Gérard, celle d’une frère,d’un père, d’un oncle, d’un ami, d’un voisin.Pas un cour de philosophie, pas une leçon de morale, une vie de tous les gens.

Et puis je mets un dernier extrait parce que je le trouve juste et touchant.

Alain c’est le seul qui bouffe du curé à longueur de temps, puis qui passe ses vacances à l’église parce que l’entrée est pas payante. Il les visite toutes, jusqu’à la moindre pierre , il fait photos. ça sert à ça son appareil, emporter ce qui coûte rien. Organisé. Toujours chez Duracier lui, dans les sept derniers, fidèle au poste, pas se faire baiser sa retraite. Alain, il ira jusqu’au bout de sa vie, s’il le faut.