Une Vie de Gérard en Occident – François Beaune

une-vie-de-gerard-en-occidentC’est peut être ça le bonheur, de pas avoir d’envies d’ailleurs. Tu trouves pas ?

« Ça va Aman ? Je te fatigue pas trop, avec ma vie de Monsieur Tout le Monde ? Tu reprends une bière ? »

À Saint-Jean-des-Oies, une bourgade imaginaire de Vendée, c’est l’heure de l’apéritif chez Gérard Airaudeau. En veine de confidences, le voilà qui retrace son parcours d’ouvrier en milieu rural et d’autres histoires vécues par ses proches, voisins et collègues. Face à lui, Aman, un réfugié érythréen accueilli depuis peu, qui se demande, comme le lecteur, jusqu’où vont le mener ces digressions tragicomiques… et surtout quand vont arriver les autres convives de ce banquet organisé pour permettre à Marianne, la députée locale, de rencontrer enfin des «vrais gens».

Utilisant un procédé cinématographique, l’interlocuteur hors champs, Monsieur tout le monde, comme il s’intitule parfois lui même, nous déroule sa vie. De sa naissance à aujourd’hui. Ses expériences ouvrières, les petits bonheurs du quotidien et les petites peines qui les accompagnent. ça digresse pas mal. On saute d’un point à un autre mais pas du coq à l’âne car il y a un respect de la chronologie. Pas de populisme non plus alors que ce type de récit, proche du comptoir, accompagné de libations, aurait pu si prêter.

De l’humour, de la tendresse quand il parle de sa femme, mais aussi une observation fine de la réalité des petites gens.

Pour l’occasion, Annie et ses frère et sœur devaient porter leurs plus beaux atours, et surtout ne pas bouger. A la fin des transactions, l’armateur leur glissait quelques pièces.Elle s’en souvient encore, elle trouvait ça humiliant.(…) Les petites pièces qui trainent c’est dangereux. Quand on n’en meurt pas, on se les trimbale en mémoire, comme un dû. Nous c’est la peur des petites pièces qui nous fait lever le matin.

Plus la soirée avance, plus le soliloque dure, plus on se demande comment cela va finir. Mais ça je ne le dévoilerai pas.( je n’ai pas dévoilé la fin de la fille du train, je ne vais pas trahir un auteur qui fait nettement mieux comme récit). On est dans l’humain, c’est émouvant.Tout est abordé, le drame des migrants au travers des interpellations à Aman, le chômage, la jeunesse, les aspirations. Finalement c’est un beau portrait d’une France d’aujourd’hui.Une France qui n’est pas seulement un objet de nostalgie idéalisante. Une France dans un vaste monde.

Depuis longtemps, dans le marais, avec leurs belles vaches et leurs belles chèvres promenées en barque, ils font de l’excellent fromage. Avant quand je passais par Maillezais, je ramenais toujours de la tome, et un petit fromage cuit orangé, en forme de cœur, je sais plus le nom, que j’offrais à Annie. Maintenant, tue-l’amour, mondialisation de merde, ils en ont au Leclerc.

Ce que je savais pas, c’est que depuis quelques années, ils ont développé le lait de chèvre à l’export. En boite lyophilisées, vers les pays d’Emilie. Ils ont profité des scandales qui avaient éclaté en Chine sur la qualité du lait en poudre étatique,qui aurait causé la mort de milliers de nouveaux-nés. La nouvelle classe moyenne a plus eu confiance, et elle s’est mise à acheter massivement du lait de marque, made in Occident, pasteurisé à la française, et garanti aux normes.

C’est ça le capitalisme. Même de Maillezais en Vendée tu peux vendre n’importe quoi aux Antilles, grâce à ce jeu de confiance et de peur. Tu inventes une angoisse, et elle s’incarne en mer, dans le ventre d’un container.

Sans doute pour les moins jeunes( j’ai pas dis les plus anciens parce qu’on n’en est pas là non plus tout de même) avons nous tous en tête le sketch de Coluche et son célèbre Gééééraaaard ! Peut être l’auteur l’avait il aussi dans le choix de son héros. C’est un peu cela qu’on ressent en lisant cette vie de Gérard, celle d’une frère,d’un père, d’un oncle, d’un ami, d’un voisin.Pas un cour de philosophie, pas une leçon de morale, une vie de tous les gens.

Et puis je mets un dernier extrait parce que je le trouve juste et touchant.

Alain c’est le seul qui bouffe du curé à longueur de temps, puis qui passe ses vacances à l’église parce que l’entrée est pas payante. Il les visite toutes, jusqu’à la moindre pierre , il fait photos. ça sert à ça son appareil, emporter ce qui coûte rien. Organisé. Toujours chez Duracier lui, dans les sept derniers, fidèle au poste, pas se faire baiser sa retraite. Alain, il ira jusqu’au bout de sa vie, s’il le faut.

 

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